Malia – Le Quartier Mu
 
Jean-Claude Poursat
 
Le Quartier Mu, situé à environ 300 mètres à l'ouest du palais, est l’ensemble le plus important actuellement connu en Crète pour la période des premiers palais crétois. Découvert en 1965, à l’occasion de sondages sur l’emplacement d’un atelier de sceaux exploré en 1956 par André Dessenne, il a été fouillé en plusieurs campagnes, de 1966 à 1991, sous la direction de Jean-Claude Poursat. Dégagé sur plus de 3000 m2, il se compose de deux grands bâtiments (A et B), pourvus chacun d’une annexe (D et E) et entourés de constructions de dimensions plus réduites dont cinq ont pu être identifiées comme des maisons d’artisans (Atelier C, Atelier de Sceaux, Atelier de Potier, Atelier de Fondeur, Atelier Sud) ; une autre maison (F) a été dégagée sur sa bordure Est. Édifié vers le début du Minoen Moyen II (vers 1800 avant J.-C.), il a été détruit à la fin de cette même période (vers 1700), en même temps que le premier palais et que les autres parties de la ville.
 
 Figure 1. Plan général du Quartier Mu (M. Schmid ©EfA).
Figure 1. Plan général du Quartier Mu (M. Schmid ©EfA).
 
Les bâtiments principaux. Le Bâtiment A est le plus important. D’une superficie de 840 m2, il dessine un trapèze dont les côtés présentent les décrochements habituels à l’architecture minoenne. L’irrégularité de cette forme s’explique par l’histoire de la construction, qui s’est réalisée en deux phases principales : à un édifice primitif de plan rectangulaire est venu s’ajouter un nouvel ensemble de pièces qui ont occupé, au Sud, tout l’espace disponible jusqu’à des constructions antérieures, d’orientation légèrement différente. Ses pièces à fonctions différenciées annoncent déjà les  formes de la période néopalatiale : cours à portiques, colonnes et piliers, pièces d’apparat à larges baies (polythyra), puits de lumière, bain lustral souterrain, batteries de magasins. La plupart des murs étaient construits en briques crues sur des soubassements de moellons ; des enduits colorés, rouges, bleus ou blanc-jaunâtre revêtaient les parois et les sols. De gros blocs de pierre taillée ont été utilisés par endroits pour l’assise inférieure des façades. Des dallages couvraient les espaces ouverts. Les nombreux escaliers indiquent l’existence d’un ou deux étages et de terrasses. Plus à l’Est, l’édifice E (84 m2), composé d’une série de grandes pièces rectangulaires qui évoquent des magasins, formait sans doute une annexe du Bâtiment A.
 
Figure 2. Pièces principales du Bâtiment A, à gauche (cliché M. Schmid ©EfA), et pièces en sous-sol du Bâtiment B, à droite (cliché J.-Cl. Poursat ©EfA).
Figure 2. Pièces principales du Bâtiment A, à gauche (cliché M. Schmid ©EfA), et pièces en sous-sol du Bâtiment B, à droite (cliché J.-Cl. Poursat ©EfA).
 
Le second grand bâtiment, B, s’étend à l’Ouest sur près de 500 m2 et présente les mêmes caractéristiques architecturales que la partie la plus récente du Bâtiment A, avec ses pièces rectangulaires et ses murs épais. Il comportait une série de pièces en sous-sol, installées dans une dépression du sol rocheux, servant pour certaines de magasins. Quelques murs sont conservés jusqu’à une hauteur de 1,80 m. Les emplacements des poutres du plafond sont encore visibles par endroits et l’on observe ici des éléments architecturaux habituellement disparus : chaînages de bois horizontaux ou verticaux dans les murs de briques, niches, encadrements de portes et de fenêtres. Contre l’angle Nord-Est, un édifice rectangulaire, presque complétement arasé, le bâtiment D (115 m2), peut avoir servi d’annexe.
La fragilité des vestiges a nécessité, tout au long des campagnes de fouille, des mesures de protection et des travaux de consolidation ; en 1990, un toit permanent, avec une passerelle centrale, a été édifié pour protéger l’ensemble du Quartier Mu tout en permettant sa visite.
 
Les maisons-ateliers. Au Nord et au Sud des deux bâtiments principaux, cinq maisons, de dimensions modestes (80 m2), ont été identifiées comme des maisons où vivaient des artisans. Construites elles aussi avec des murs de moellons et une superstructure de brique, elles présentent toutes une même organisation, avec un étage au-dessus d’un niveau en rez-de-chaussée ou en demi sous-sol. Dans chacune d’entre elles, une des pièces était réservée à l’activité artisanale ou au rangement de l’outillage. Grâce aux objets découverts, on a pu définir la spécialité de plusieurs de ces artisans : au Nord du quartier, ce sont les maisons d’un métallurgiste, d’un potier, d’un graveur de sceaux ; au Sud, un second atelier de fondeur (l’Atelier C) et, pour l’Atelier Sud, des activités variées. Plusieurs indices permettent de penser que ces artisans, installés à proximité immédiate des grands bâtiments A et B, dépendaient de ces derniers.
A l’Est du quartier, la dernière construction mise au jour, le Bâtiment F, est une maison indépendante contigüe au Bâtiment E et dont la fonction reste indéterminée.
 
Figure 3. Jarre, amphores et cruches du Quartier Mu (clichés Ph. Collet ©EfA).
Figure 3. Jarre, amphores et cruches du Quartier Mu (clichés Ph. Collet ©EfA).
 
Le matériel découvert. L'excellente conservation de ce quartier tient à sa destruction par un violent incendie. Dans les deux principaux bâtiments, en particulier, les murs de briques se sont effondrés et ont formé une couche de destruction extrêmement compacte qui a scellé l’ensemble de la ruine. C’est ce qui a permis de retrouver, en place ou tombé de l’étage, un matériel considérable parmi lequel, en particulier, des documents d’archives inscrits en hiéroglyphique crétois. Les bâtiments A et B font en effet partie des rares bâtiments de la Crète protopalatiale, en dehors des palais, qui ont livré des documents de ce type. Tablettes, médaillons, cônes, scellés en argile crue, entreposés dans des magasins ou des bureaux d’archives, ont été cuits et préservés par l’incendie final ; ils témoignent d’un système élaboré de gestion économique.
 
Figure 4. Tablette inscrite du Bâtiment A (cliché J.-Cl. Poursat ©EfA) et sceaux de l’Atelier de sceaux (dessins ©CMS).
Figure 4. Tablette inscrite du Bâtiment A (cliché J.-Cl. Poursat ©EfA) et sceaux de l’Atelier de sceaux (dessins ©CMS).
 
Les 150 sceaux de l’Atelier de Sceaux, des prismes en stéatite pour la plupart, ont permis de définir un style particulier de la glyptique minoenne (dit « style de Malia »), dont des exemplaires sont aussi attestés sur quelques autres sites de Crète orientale. Cet atelier avait fait l’objet d’une première fouille en 1956 par A. Dessenne. Les sondages de 1965, qui ont conduits à la découverte du Quartier Mu, ont permis de préciser à la fois la structure du bâtiment dont provenaient les sceaux et la date de ceux-ci (fin du Minoen Moyen II).
Les centaines de vases en terre cuite trouvés dans la couche de destruction sont caractéristiques de la phase céramique dite Minoen Moyen II. Vases de stockage (pithoi, jarres, amphores), vaisselle de table (cruches, tasses, assiettes) présentent une très grande variété de formes, de techniques et de décors ; des vases polychromes et de rares motifs égyptisants moulés en relief appartiennent au « style de Camarès ».
 
Figure 5. Poignard à manche en or et pièce d’applique en terre cuite en forme de sphinx (clichés Ph. Collet ©EfA). « Lékanè » en terre cuite à décor de marguerites (aquarelle I. Athanasiadi ©EfA).
Figure 5. Poignard à manche en or et pièce d’applique en terre cuite en forme de sphinx (clichés Ph. Collet ©EfA). « Lékanè » en terre cuite à décor de marguerites (aquarelle I. Athanasiadi ©EfA).
 
On notera, parmi le matériel trouvé, une importante collection de vases de pierre, de nombreux objets de métal, outils de bronze (ciseaux, haches) et armes (pointes de lance, poignards dont un exemplaire d’apparat à manche en or), quelques figurines, ainsi que de très nombreux outils et ustensiles des activités quotidiennes (meules, lampes, braseros, diffuseurs de parfum, etc.). Plusieurs centaines de poids de tissage attestent l’importance de la production textile dans chacun des bâtiments de ce quartier.
 
 
Publications
J.-Cl. Poursat et al., Fouilles exécutées à Malia. Le Quartier Mu V. Vie quotidienne et techniques au Minoen Moyen II. Études Crétoises 34 (2013).
J.-Cl. Poursat, C. Knappett, Fouilles exécutées à Malia. Le Quartier Mu IV. La poterie du Minoen Moyen II, production et utilisation. Études Crétoises 33 (2005).
J.-Cl. Poursat, M. Schmid, Fouilles exécutées à Malia. Le Quartier Mu III. Artisans Minoens, les maisons-ateliers du Quartier Mu. Études Crétoises 32 (1996).
            B. Detournay, J.-Cl. Poursat, F. Vandenabeele, Fouilles exécutées à Mallia. Le Quartier Mu II : vases de pierre et de métal, vannerie, figurines et reliefs d’applique, éléments de parure et de décoration, armes, sceaux et empreintes. Études Crétoises 26 (1980).
J.-Cl. Poursat, L. Godart, J.-P. Olivier, Fouilles exécutées à Mallia. Le Quartier Mu I. Introduction générale. Écriture hiéroglyphique crétoise. Études Crétoises 23 (1978).
J.-Cl. Poursat, M. Schmid, Guide de Malia au temps des premiers palais. Le Quartier Mu. Sites et Monuments 8 (1992).
 
À paraître
M. Schmid, R. Treuil, Fouilles exécutées à Malia. Le Quartier Mu VI. Architecture minoenne à Malia. Les bâtiments principaux du Quartier Mu (Minoen Moyen II). Études Crétoises

ARCHIMAGE : les dernières images

IMAGE
Délos - Salle hypostyle, GD 50 - 1911

Stèle funéraire trouvée dans la pièce Hypostyle.
Archimage est destiné à la mise en ligne progressive des documents graphiques et photographiques, conservés au service des Archives de l'EfA.

LA CHRONIQUE DES FOUILLES

THESSALONIQUE. - Rue Moskof-5762
À Thessalonique, A. Chatziioannidis, Ch. P. Tsamisis et D. Delidimitriou (9e éphorie des antiquités byzantines) ont mené en 2010 une fouille de sauvetage à l’angle de la Place Dimokratias et de la rue Moskof et ont mis au jour les vestiges de constructions appartenant à six phases datées entre le IVe s. apr. J.-C. et le milieu du XXe s. (fig. 1-2) La phase la plus ancienne est représentée par des murs en pierre et en terre, dégagés dans l’angle Nord-Ouest du terrain. Il s’agit de deux murs parallèles, orientés Nord-Sud, d’une longueur de 5 et de 20,50 m et d’un mur transversal (une cloison), d’une longueur de 5 m, qui divise l’espace en deux sans laisser de trace de porte. Aucune identification ni datation n’ont été proposées, mais la couche de remblai qui recouvre cette phase de c
....
Consulter la Chronique des fouilles